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Ô miroir ! Dis-moi qui Suis Je?

Quand nous allions passer le dimanche chez notre grand-mère, le terrain d’exploration était sa grande maison. Dans cette maison, un long couloir desservait les pièces du rez-de-chaussée, avec au dos de la porte d’entrée, un miroir où se reflétaient la totalité du couloir et ce qui s’y trouvait. Ce miroir fut un précieux support d’explorations et de méditations spontanées qui ne se savaient pas.

Il me fallut, en fait beaucoup de temps pour assimiler que ce qui se présentait dans le miroir au bout du couloir était ce que tous voyaient quand ils tournaient leur regard par ici où j’étais, ce à quoi ils s’adressaient quand ils ‘me’ parlaient. Tout comme la punition qui consiste à recopier des lignes sur une feuille, où l’entraînement du sportif pour assimiler le geste juste, Je faisais des allées et venues agrémentées de différents mouvements sur le carrelage en damiers de ce couloir, goûtant encore ici à une danse spatiale des sens, en même temps que cette image dans le miroir s’intégrait comme ce par quoi tout le monde était d’accord pour me définir et me différencier, sans en mesurer les conséquences, sans en percevoir toute la portée. Encouragé et stimulé dans ce sens, par les mots et regards pleins de bonheur et de joie à chaque progression sur ce chemin de séparation. Tout concourant à cet oubli de Soi, au travers de ces sollicitations ‘aimantes’ à progresser dans cette limitation.

Un processus naturel, qui n’appartient à personne, et dont personne n’est responsable parce qu’il n’a rien de personnel mais y mène assurément.

Une pratique quotidienne dans le miroir de la salle de bain soutenait efficacement cette persuasion. Il était alors nécessaire d’utiliser le marchepied qui nous servait, enfants, à atteindre le lavabo pour nous brosser les dents, pour voir ce même reflet bouger là-bas au grès des sensations d’ici.

Par ce qui ne semblait être qu’un jeu fascinant et innocent s’installait  une intégration de ce reflet d’espace et de temps pour ce qui pouvait être vu de moi, pour ce que les autres voyaient de moi, pour ce qu’ils me disaient que j’étais, pour ce que j’apprenais à savoir que j’étais, pour ce à quoi peu à peu je me limitais, pour ce en quoi peu à peu mais sûrement je m’enfermais, m’isolais sans en avoir conscience. Même si ce jeu d’enfant peut paraître lourd de conséquences, de souffrance à venir, de cruauté, de beauté, de peines, de joie, de guerre, de célébration; qui accuser, à qui en faire porter la responsabilité ? Tout ceci se fait par la nature de ma manifestation. Avant d’être quelqu’un, quelque chose, il est déjà nécessaire d’avoir le sentiment d’être. Ce sentiment d’être n’appartient à personne. C’est ce que ‘Je suis’ avant de me prendre pour quelqu’un.

A travers, ce jeu de l’identification du ‘Je suis’ à une part finie de son entière manifestation, se développent, par le sentiment d’existence séparée, la capacité de décrire, de conceptualiser propre à la conscience s’appréhendant au travers d’un corps humain. Quelle merveille, quelle pure folie !

 

La sortie du miroir.

Ô miroir ! Dis-moi qui Je ne suis pas !

Au fil des années, une anesthésie de plus en plus profonde se manifeste, jusqu’à en être presque complète, et de mener à la perte de tout sentiment d’unité. Cet oubli de Soi se refléta dans ce que j’appelle aujourd’hui les années d’obscurité et d’emprisonnement. Un temps où une apparente joie de vivre, une facilité d’existence et d’entreprise ne pouvaient faire oublier que très superficiellement la condition d’exil. Pour tenter de palier à cela, toutes les drogues ordinaires eurent leur temps : sucre, tabac, alcool, sexe, vitesse, mais aussi religion, état modifié de conscience, réussites et acquisitions matérielles ou de savoir rassurant et d’autres encore. Des pansements provisoires, à renouveler sans cesse. En fait des doses d’anesthésiant qui tout en rendant supportable cet enfermement, entretiennent le voile d’obscurité sur ma propre clarté. Se sevrer de l’un pour passer à un autre plus socialement correct ou plus valorisant peut occuper toute une vie et continuer d’entretenir un voile de narcolepsie sur la clarté de conscience. L’anesthésie continue. Le voile seul change de couleur et semble apporter une évolution.

Ce n’est qu’après ces années d’oubli que ce même miroir sera utilisé non plus comme un outil d’aliénation, mais comme un outil de réunification. Ceci montrant d’une façon remarquable que ce n’est pas les objets ou les situations qui sont la cause des tourments, mais la conscience avec laquelle ils sont utilisés, vécus ou appréhendés.

Un miroir qui allait devenir libérateur, avec notamment, la rencontre du philosophe Douglas Harding et de son épouse Catherine. En suivant leur invitation à un retournement effectif de l’attention de la conscience par l’expérimentation des moyens habiles proposés dans la ‘Vision Sans Tête’, comme dans bien d’autres traditions et voies initiatiques. Un miroir qui allait permettre un changement d’orientation de l’attention radical, permettant ainsi à la conscience de se tourner non plus vers ce qu’elle percevait, vers ce qui apparaissait devant elle, en elle, mais vers elle-même, en elle-même. Un miroir qui allait être dorénavant l’occasion de confirmer, ce que les enseignements du sage indien Nisargadatta Maharaj avaient déjà quelques temps plus tôt commencé à réveiller.

A partir de là, l’ensemble des événements qui semblaient tricoter une camisole de force, allait dans une dynamique inverse, contribuer à détricoter ce tissage. Ainsi, chaque événement, chaque situation, serait maintenant l’occasion de réaliser tout à la fois, non plus ce pour quoi je me prenais, mais aussi ce que j’étais réellement. J’entends par réellement, non pas l’apparence telle que vue dans le miroir, ou vue par ‘moi’ au travers d’autres personnes (qui sont elles-mêmes d’autres de mes apparences), mais ce à partir d’où tout est vu, perçu. Cet Ici, ce point conscient, qui ne peut être mis en forme ou en image, mais qui est le connaissant de toutes formes, de toutes perceptions. Cet Ici au sein duquel se dit ‘Je suis’, et se lève l’expérience avant même de le dire.

Il ne s’agissait en fait que de retourner là où j’étais véritablement. Pour cela il fallait que se défasse durablement la narcolepsie qu’avait provoqué l’effet tout autant fascinant qu’hypnotique de ce reflet d’espace et de temps, constitué de formes mouvantes, de perceptions multiples. La direction était montrée. Le voyage allait se faire par étapes, comme une sortie de rêve, progressives, avec des moments de lucidité, puis à nouveaux des plongées dans l’état de rêve. Au fil de ces allées et venues, un retour à Soi chaque fois plus stable, obligeait les habitudes et comportements liés aux croyances et à l’usage prolongé des drogues palliatives, à lâcher leur étreinte.

Un retour à Soi, qui dans son expression, se facilita par des rencontres avec les enseignements de sagesses et spiritualités. Dans ces diverses rencontres, Nisargadatta Maharaj, qui ouvrit à l’occident l’enseignement de la lignée Navnath Sampradaya, et dont la puissance de la réalisation du Soi a dépassé la barrière de temps et d‘espace, tient une place toute particulière.

Je pense aussi à tous les maîtres et amis spirituels rencontrés dans les voies spirituelles non duelles du Dzogchen, du Tchan, du Tao, de l’Advaïta et du Vedanta. Ceux-ci ont joués parfaitement leur rôle dans la grande mise en scène de temps et d’espace du retour à Soi. Au travers de ces jalons parfois lointains culturellement et géographiquement parlant, c’est paradoxalement toute la beauté et la profondeur du message christique de mon enfance, débarrassée de sa gangue sociale et moralisatrice, qui a pu être à cette occasion mis en lumière.

Au sein de cette grande mise en scène, chaque partage, chaque relation du quotidien à sa place unique et particulière.

Au sein de ce grand spectacle, la vie de couple à tenu aussi une place de choix. C’est ainsi que chaque compagne, qui comme le nom l’indique, m’accompagna aux différentes étapes de ce chemin d’unité, dans la lumière crue et sans concession de la vie quotidienne et intime, y joua un rôle particulièrement stimulant.

Aujourd’hui, c’est avec Nãth Ananda, que continue de s’actualiser dans une joie et un enthousiasme partagés, la vision unitive de la conscience dans une manifestation au quotidien.

Quand l’histoire est regardée depuis une conscience libérée de ses égarements d’identification, il est clair que toutes les rencontres d’un jour, d’une heure, d’un regard, sont dans un premier temps comme autant d’opportunités de renforcement de cet oubli, puis inversement comme autant de portes ouvertes vers la reconnaissance du Soi. Tous ces visages sont des reflets d’espace et de temps de mon ‘sans visage’.

Tous ont permis à mes propres mains d’identifications qui serraient le flux de conscience, lui coupant la circulation, jusqu’à la suffocation, de lâcher prise.

C’est ainsi que ce qui avait l’apparence d’une histoire toute personnelle, se révèle être un reflet unique de ma véritable dimension intemporelle et impersonnelle.

La séquence de rappel de tous les figurants de cette incroyable mise en scène ne serait pas complète, si toute la manifestation dans son entier, tous les êtres animés et innanimés qui la constituent, n’étaient pas aussi évoqués Ici.

 

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