+33 6 75 88 68 87 / +33 6 76 72 56 46 info@voyageurs-de-l-immobile.com

Le jour où la porte s’est fermée, il était déjà trop tard. Tout s’était déjà mis en place pour que cela se produise d’une manière ou d’une autre. Comme le trappeur qui a tendu son piège et qui sait que tôt ou tard l’animal sera pris.

C’était un après-midi de septembre, même si à ce moment là, septembre et après-midi n’existaient pas encore.

Dans cet espace infini que j’habitais naturellement et bien involontairement, la fascination pour tout ce qui apparaissait était omniprésente. Dans cette fascination, le visage de ma mère et les paroles qui semblaient en sortir, occupaient une grande part.

Cet après-midi, la voiture était garée devant un mur de briques rouges très haut avec un grand portail vert foncé plein de bas en haut et tout aussi haut que le mur. Sans avoir auparavant compris ce dont il s’agissait, il était certain que ce visage et ces mots, investis d’un pouvoir qui ne pouvait être remis en question, ordonnaient de passer de l’autre côté de ce mur, de ce portail et d’y rester.

Ce corps d’enfant existait depuis trois ans environ, sans en avoir véritablement conscience. La séparation qui mène au sentiment d’existence vivait une de ces grandes étapes, ou tout au moins la première étape marquant un sentiment de séparation conscient.

Derrière le portail, la maîtresse d’école maternelle m’attendait entre autres enfants pour une première rentrée des classes.

Dans cette atmosphère de stress, de peur, de pleurs, elle nous emmena dans le jardin de l’école. La maîtresse me tenait par la main. Ma seule demande était de sortir, de retrouver le confort de la maison et de son univers connu et rassurant. Au fond de ce jardin qui avait des dimensions de parc, au bout d’une longue allée, se trouvait un autre portail, tout aussi grand que le premier, tout aussi vert, tout aussi haut, tout aussi fermé. A ma demande de ressortir par cet autre portail, la maîtresse d’école me répondit que oui, je pourrais ressortir. Il n’en fut rien. Un mensonge qui me fit oublier la suite.

Un portail qui ne se rouvrirait, ou plutôt ne s’entrebâillerait que par intermittence au cours des quarante années qui suivront.

Ce qui prenait alors l’apparence d’un piège invisible, imperceptible à l’époque, était le passage d’une conscience spatiale, sans limite, omnisciente et omnipotente, à une conscience limitée, dépendante des conditions extérieures, d’un entourage humain, matériel. La fascination pour tout ce qui apparaissait dans mon infini, avait fini par me le faire oublier, par m’hypnotiser au point de troquer une plénitude inconditionnelle par un bonheur qui allait dépendre totalement de ce qui allait être lu sur les visages, compris des paroles, décrypté dans chaque situation.

Oui, ce jour là, tout était déjà prêt pour la mise en scène de ma naissance à la petitesse, à la limite, au manque, à la frustration, à l’oubli de Soi.

Une séparation dans les faits qui ne pouvait se vivre comme tel que par une séparation déjà effective de ce que je croyais déjà être.

Je m’étais déjà séparé, je m’étais déjà chosifié.

Cette porte qui s’était refermée sur ce qui était devenu moi, allait rester fermée bien longtemps après avoir quitté cette école. Cette porte était une porte de séparation, d’oubli, d’anesthésie, d’amnésie de qui j’étais sans le savoir.

Aujourd’hui, il est clair que tout était à sa juste place, et que cette mise à la porte de moi-même, n’était qu’une étape, une expérience de maturation, d’éveil à ma propre connaissance, à ma propre reconnaissance impersonnelle.

Cet événement était l’acte d’ouverture de ma propre mise en scène d’espace et de temps.

Cette porte, si grande, si haute, si lourde, si muette à mes requêtes, à mes prières, à mes marchandages, à mes colères; cette porte qui m’a laissée bien des fois prostré d’impuissance, ou meurtri par des assauts perdus d’avance, sans voix et sans force après les colères; cette porte qu’une quête spirituelle ne semblait pouvoir qu’entrebâiller très faiblement et momentanément; cette porte allait me mâcher, me pétrir et me révéler.

Pour la voir se rouvrir totalement et relâcher son étreinte, j’allais devoir me rendre à elle, comme le combattant face à la forteresse imprenable, lui rendre toutes mes armes, des plus grossières au plus spirituelles.

En fait, le temps nécessaire pour me rendre à l’évidence que cette porte matérialisait si parfaitement la distraction provoquée par cette fascination pour l’existence. Une fascination qui rendait si réel le jeu du monde.

Avec l’apparition du monde, j’apparaissais moi-même en lui et séparé de lui, oubliant ainsi qui j’étais sans le savoir.

Cet état hypnotique pourrait aussi être considéré comme une dépendance, sans aucun doute la plus forte de toutes les dépendances qu’il m’a été possible d’expérimenter. Cependant même la plus forte de toutes les drogues finit par voir ses effets s’estomper.

Quarante années et même un peu plus, pour un rêve qui n’a pour durée que l’instant.

Comme dans bien des rêves, c’est l’incongruité des situations qui en fait se réveiller. Ou bien n’est-ce pas le début du réveil qui en fait remarquer les incongruités, quand les effets de la narcolepsie commencent à s’estomper ?

Le temps nécessaire pour réaliser que cette porte ne fermait rien d’autre que ce sur quoi se portait mon attention.

Pour réaliser que cette porte n’existait que par l’attention que je lui portais, par le fait qu’elle reflétait parfaitement la séparation d’avec ma propre présence.

Pour réaliser que cette porte se tenait là comme posée dans le vide au milieu de nul part.

Pour réaliser qu’il n’y avait pas plus de porte que de captif.

Pour réaliser la nature de ce qui aurait voulu encore entretenir ce rêve souffrant et en garder la mémoire à fin de continuer de jouir de ce sentiment d’exister.

Un rêve qui de lui-même ne faisait que se dissoudre sans laisser de trace.

Ce portail si consistant, si réel, si contraignant, n’était plus qu’une image projeté sur un brouillard entrain de se lever.

La porte était-elle fermée ou ouverte?

 

Il n’y a jamais eu de porte fermée pour celui qui est l’ouvert de la porte, le passage, l’espace, qui contient tout, par contre pour celui qui se définit, pour celui qui est quelque chose de fini, plutôt que rien, il y a une porte, une porte fermée, infranchissable, reflet de ce à quoi il s’identifie. Cette porte ne peut être franchie par une personne, par une conscience limitée, identifiée.

Comme le disait Jésus à ses disciples: « Je vous le dis en vérité, un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux. 24 Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. 25 Les disciples, ayant entendu cela, furent très étonnés, et dirent: Qui peut donc être sauvé? 26

Jésus les regarda, et leur dit: Aux hommes cela est impossible, mais à Dieu tout est possible ».

 

Lâcher, abandonner, on pense en premier à l’attachement aux biens matériels, mais c’est aussi et surtout tout ce par quoi je me définis et qui fait tout à la fois ma fierté et ma misère. Cela me réduit à l’isolement, à l’emprisonnement, me condamne à la peur de mourir, la peur de disparaître. Ce n’est pas la porte qui doit s’ouvrir, c’est moi qui en me débarrassant de ce que je ne suis pas, en mourant avant de mourir, retrouve ma véritable nature, ma vraie dimension. En me réveillant de l’oubli de moi-même, je me retrouve devant mon véritable reflet qui est espace, transparence, clarté. Là où il y avait une porte fermée, il y a un maintenant un grand ouvert, sur le monde, sur ma présence, sur Soi. C’est la fin d’un combat, un combat contre Soi. La fin d’une schizophrénie ordinaire qui consisterait à se prendre pour autre que Soi.

 

De cet emprisonnement, il reste pour traces, quelques cicatrices sur ce corps de mémoire, quelques comportements parfois curieux, et quelques floutés dans la vision du monde, sans oublier peut-être quelques éraillements ou colorations émotionnelles dans la voix en certaines circonstances.

Dans ce dévoilement, une dernière fierté devait être lâchée: celle d’avoir pu réussir à sortir par la grande porte. En effet, peut-on tirer de la fierté à reprendre connaissance après un évanouissement, ou bien encore à se réveiller après un rêve.

 

Récemment est venue à nouveau une vision de cette porte. Il n’y avait plus que la porte au milieu de l’espace, je me tenais en tant que présence-espace devant cette porte, et en même temps j’étais de l’autre coté et m’ouvrais la porte, dans ce mouvement d’ouverture la porte disparaissait, comme un nuage dans le ciel qui s’évapore. Ne restait plus que l’infini, Ici. Une présence qui était tout autant absence.

La porte s’est ouverte quand celui qui voulait l’ouvrir s’est rendu compte qu’il n’était pas enfermé. Cette porte était sa création, rien d’autre que la manifestation de son propre enfermement, de sa limitation en tant que conscience identifié à un corps, à des concepts limités.

Ce qui m’accueillait de l’autre coté n’était autre que ‘moi’ sans moi, je n’étais jamais enfermé, juste assoupi.

Etait-ce une porte qui m’avait retenu prisonnier, ou plutôt un miroir mystérieux de temps et d’espace, qui m’avait hypnotisé?

Partagez